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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 11:10

Depuis le lundi 13 mai 2013, la politique de stigmatisation menée par le gouvernement français contre les roms ne se chiffre plus seulement en nombre de reconduites à la frontière ou en nombre de destruction de bidonvilles. Elle se chiffre désormais en nombre de cadavres. Beni, un garçon de 12 ans, ainsi que 2 femmes, Pamela et Patrina sont morts, brûlés vifs, dans l’incendie de l’immeubledans lequel ils vivaient à Lyon depuis 8 mois.

Il y a quel­ques jours, en pré­vi­sion d’une expul­sion à venir, la mairie de Lyon, diri­gée par le très socia­liste Gérard Collomb, coupe l’électricité, tenez-vous bien, pour des rai­sons de sécu­rité… Les squat­teurs ont osé se bran­cher sur un dis­tri­bu­teur de cou­rant et mon­sieur Collomb craint pro­ba­ble­ment que des enfants s’électrocutent. Bien lui en a pris, per­sonne n’est mort électrocuté. Il oublie juste que les Roms sont comme nous, ils ont besoin de lumière. [1
Faute de cou­rant, ils s’éclairent donc à la bougie et trois d’entre eux en sont morts.

Quelques heures après l’incen­die, alors que les pom­piers tra­vaillent tou­jours sur les lieux du sinis­tre et que de nom­breux jour­na­lis­tes sont pré­sents, les famil­les se regrou­pent sur la place voi­sine. C’est toute la com­mu­nauté rom de Lyon qui vient pré­sen­ter ses condo­léan­ces aux famil­les endeuillées. Un peu plus tard dans la mati­née, des hommes en noir affu­blés d’oreillet­tes blan­ches des­cen­dent de gros­ses ber­li­nes. Les jour­na­lis­tes quit­tent la place et le bruit com­mence à courir que Manuel Valls arrive sur les lieux du drame.

Dans la confu­sion la plus totale et en évitant soi­gneu­se­ment les famil­les, Manuel Valls, minis­tre de l’Intérieur, Christine Taubira, minis­tre de la Justice, Gérard Collomb, maire de Lyon, Jean-François Carenco, préfet de la région Rhône-Alpes vont se pré­sen­ter devant le bâti­ment qui fume encore. Pas une de ces per­son­na­li­tés, qui repré­sen­tent les plus hautes ins­ti­tu­tions de la République et qui ont été élevées dans le sérail des gran­des écoles fran­çai­ses où on n’ensei­gne visi­ble­ment pas la poli­tesse la plus élémentaire, ne va venir pré­sen­ter ses condo­léan­ces aux famil­les qui atten­dent à quel­ques mètres.

Les roms sont-ils dan­ge­reux ? Manuel Valls aurait-il peur de femmes et d’enfants téta­ni­sés par la dou­leur ? 
Un geste, une parole, un simple regard d’un minis­tre pour dire aux famil­les que la République Française s’incline devant leur dou­leur ? Non, rien, rien de rien. Roms vous êtes, roms vous res­te­rez.

Au contraire, Valls, oubliant la souf­france dans laquelle sont plon­gées les famil­les endeuillées va réaf­fir­mer le leit­mo­tiv de sa pré-cam­pa­gne pré­si­den­tielle qui est également devenu le fon­de­ment de la poli­ti­que du gou­ver­ne­ment fran­çais contre la mino­rité rom : « Il faut pour­sui­vre le tra­vail de déman­tè­le­ment et d’évacuation des cam­pe­ments », « comme l’a si bien com­mencé Nicolas Sarkozy » aurait-il pu ajou­ter.

Aucune pudeur, aucune rete­nue. Alors qu’il a sous les yeux le résul­tat de plu­sieurs années d’expul­sions à répé­ti­tion, il répète inlas­sa­ble­ment les mêmes paro­les et promet la même poli­ti­que qui est res­pon­sa­ble de la mort de 3 per­son­nes. Valls tient abso­lu­ment à conti­nuer la chasse aux femmes, aux enfants, aux vieillards. Il tient abso­lu­ment à les condam­ner à vivre dans des endroits de plus en plus dan­ge­reux quitte à ce qu’ils en meu­rent. 
Madame Taubira, qu’on a connu plus ins­pi­rée se contente d’approu­ver les propos de son minis­tre de tutelle, comme si elle n’avait plus aucun rôle poli­ti­que et humain à jouer après sa loi sur le mariage homo­sexuel.

Au moment de repar­tir, Valls se fait inter­pel­ler par un homme. Le minis­tre refuse de parler à un père et une mère qui sont sub­mer­gés par la dou­leur d’avoir perdu un fils, mais il n’hésite pas à venir serrer la main d’un rive­rain qui demande l’expul­sion des famil­les depuis des mois. 
Le voisin se plaint de vivre dans des « condi­tions épouvantables », aban­donné de tous (ras­su­rez-vous, il n’a jamais mis les pieds dans le squat, il parle seu­le­ment de la vue depuis son balcon). Valls vient le saluer et tenter de répon­dre à ses cri­ti­ques. 
Alors que la dis­cus­sion s’engage et que les jour­na­lis­tes com­men­cent à enre­gis­trer l’échange, mon­sieur Carenco, préfet de région, visi­ble­ment sur-excité repousse vio­lem­ment plu­sieurs d’entre eux afin d’éviter une média­ti­sa­tion des propos le met­tant en cause.

Carenco. Préfet sous Sarkozy, préfet sous Hollande. Préfet pour tou­jours ? On garde les mêmes pour appli­quer la même poli­ti­que raciste de stig­ma­ti­sa­tion des étrangers. A Lyon, on gaze les enfants roms [2] on les parque dans des clas­ses ghetto [3] et on met en garde-à-vue des bébés [4]. En revan­che on n’appli­que pas la cir­cu­laire inter-minis­té­rielle censée appor­tée d’autres solu­tions que les expul­sions. Carenco sera-t-il aussi préfet sous Le Pen ? 
« Le préfet de région a une grande part de res­pon­sa­bi­lité… Sur le ter­rain les expul­sions se pour­sui­vent malgré la cir­cu­laire du 26 août 2012 » accuse le séna­teur Guy Fischer.

Dans l’après-midi, alors que jour­na­lis­tes et poli­ti­ques sont partis, les pro­ches des vic­ti­mes atten­dent que les pom­piers sor­tent les corps du bâti­ment. L’ambiance sur la place est lourde. L’odeur âcre de la fumée fait mal à la gorge. Certains espè­rent tou­jours et deman­dent déses­pé­ré­ment s’il est pos­si­ble qu’il y ait encore des sur­vi­vants : « Il ne sont peut-être pas morts… ». 
Alors que la grande échelle s’appro­che d’une fenê­tre afin de per­met­tre à un pom­pier de pren­dre des photos, plu­sieurs dizai­nes de per­son­nes s’appro­chent du bâti­ment en criant le nom de l’enfant : « Béni, Béni »

Face à ce mou­ve­ment de foule, un poli­cier bien formé à l’école de Valls se fait mena­çant et sort de son gilet une bou­teille de gaz lacry­mo­gène his­toire de mon­trer aux femmes et aux enfants de quel bois il se chauffe. 
Pendant plu­sieurs heures, les famil­les sont tota­le­ment aban­don­nées à leur sort. Une femme perd connais­sance plu­sieurs fois. La police muni­ci­pale, à quel­ques mètres, reste les bras croi­sés. Il n’y a aucun méde­cin, aucun psy­cho­lo­gue, aucun sou­tien.

Mardi matin, alors que les corps cal­ci­nés de Beni, Pamela et Patrina vien­nent à peine d’être sortis des décom­bres fumants de l’immeu­ble, le préfet Carenco ordonne l’expul­sion d’un nou­veau squat. Une tren­taine de per­son­nes dont 15 enfants sont jetées à la rue, sans aucune pro­po­si­tion d’héber­ge­ment. Elles dor­mi­ront dans la rue, avec des enfants en bas âge, dans les condi­tions d’insé­cu­rité que l’on peut faci­le­ment ima­gi­ner, avant de retrou­ver un autre squat, pro­ba­ble­ment encore plus dan­ge­reux et insa­lu­bre. Valls nous expli­quera à nou­veau qu’il faut les expul­ser pour leur plus grand bien. 
Voilà une preuve de plus du dis­cours men­son­ger du minis­tre qui, quel­ques heures aupa­ra­vant, sou­li­gnait qu’il fal­lait pour­sui­vre les expul­sions tout en pro­po­sant des « solu­tions dignes ». Pour Valls, la rue est plus digne que le cime­tière. Je n’en suis pas sûr.

L’extrême droite à de beaux jours devant elle. Après Sarkozy, elle peut comp­ter sur Hollande, Valls et les socia­lis­tes pour tenir le même dis­cours de haine contre les étrangers et appli­quer la même poli­ti­que dis­cri­mi­na­toire et hors la loi contre les roms. 
La France pro­fonde applau­dit, l’Union Européenne, pas son silence, est com­plice. Marine Le Pen se frotte les mains. Manuel Valls, lui, ne pense qu’aux pré­si­den­tiel­les. Le fait que son chemin soit désor­mais par­semé de cada­vres ne le per­turbe pas un seul ins­tant. « Il faut conti­nuer le tra­vail » ose-t-il dire.

Mardi soir, la pré­fec­ture du Rhône fait savoir que les expul­sions vont s’accé­lé­rer dans les jours à venir. La chasse aux Roms est ouverte. La cam­pa­gne des muni­ci­pa­les également.

Valls pré­tend que les Roms n’ont pas voca­tion à s’inté­grer en France. En les obli­geant à vivre comme des chiens errants à la rue ou à brûler vifs dans des squats il est cer­tain d’avoir raison.

Philippe Alain

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-alain/150513/la-france-construit-sa-politique-anti-roms-sur-des-cadavres

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Published by Pierre Blondeau et les camarades de La Cigale
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